...Une armée qui fut, autrefois, victorieuse du monde et qu'on croyait grande autant qu'invincible, il y a si peu de temps encore, est absolument vaincue. La trahison ou l'imbécillité
des chefs et la reculade continuelle de soldats sans testicules ont amené ce résultat. Le désastre paraît immense, irréparable. Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir, un aventurier, si on
veut, un casse-cou, un gendarme du Vagabond, une espèce de désespéré magnanime. Il n'y a que lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter de conditions, même honorables,
eût-on sur la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux pieds, Dieu est dans cet homme pour tout réparer, pour tout sauver.
Eh bien, cet unique est abhorré, maudit, renié, conspué inaperçu. Ceux qui devraient combattre avec lui, sous lui et pour lesquels il meurt chaque jour, non contents de l'abandonner à l'ennemi, dressent contre lui des chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu, quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce combattant solitaire, s'arrêtent, une minute, fixés par l'étonnement, c'est pour déclarer bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les met en danger
Pour parler sans métaphore et à la première personne, ainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolument seul, je dis que les catholiques riches sont des bourreaux inexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des gens sans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiques n'ont pas vu cela ni autre chose, et ceux, en grand nombre, qui auraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuse, ont été souvent mes plus implacables ennemis.
On m'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui permet de les éditer, sans autre gain, il est vrai, que le vague honneur de publier des ouvrages d'où la fange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que tout exemplaire acheté est lu, en moyenne, par trois personnes. Me voilà donc, malgré l'insuccès brillant et inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui ne peuvent être ni des illettrés ni des concierges, car je vise rarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du coeur.
Est-il croyable que, du milieu de cette foule, il ne me vienne jamais un homme ? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance. Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et mes livres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. -- Regarde, misérable, ce qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cette famille sans pain et ce père forcé de se détourner de la gloire du Fils de Dieu pour aller, dans des tourments indicibles, vers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de ces innocents qui meurent
« Qu'avez-vous fait pour moi ? écrivais-je dernièrement à un de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon la plus énergique son admiration et son amour. Que feriez-vous si je vous appelais à mon aide, si je criais vers vous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? » Rien de plus désespérant que ces interrogations jetées tant de fois et tellement en vain.
Je n'imagine pas d'iniquité plus complètement abominable que celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir à l'abrutissement définitif de la société catholique une influence colossale. En ce sens La Croix et Le Pèlerin, dont le succès fut inouï, ont été des meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans les âmes chrétiennes en furent systématiquement et obséquieusement aplaties. Jamais le Démon n'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.
Ils savaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire n'avait pas encore commencé, avant même qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils savaient, avant tout le monde et mieux que personne, quelle machine de guerre je pouvais être. Ils disposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoir strict eût été de m'armer avec honneur, de m'utiliser formidablement. Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner, de me dévouer à la mort, de me laisser, le tiers d'une vie, dans l'occasion prochaine du désespoir, préférant à la moelle généreuse dont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonie, les débilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Et il y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain ! ...




christianisation de leur propre vie, et donc de l’univers, qui ne monte pas des profondeurs, qui n’imprègne pas la substance du réel, mais qui se borne à déposer sur lui un vernis
externe. Ce vernis pourra être, suivant les cas, plus ou moins épais, mais, venant du dehors, il ne servira de rien d’en multiplier les couches. Incapables de saturer ce qu’elles ne font que
recouvrir, leur accumulation ne fera qu’engourdir de plus en plus la liberté profonde qu’il s’agissait de ranimer et d’exalter. C’est dans cette coulée qu’on ales piétés simplement d’habitude,
les moralités de conformisme, et toute une culture chrétienne décorative, qui habille l’homme mais ne le change pas en chrétien.