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Mardi 22 juillet 2008

...Une armée qui fut, autrefois, victorieuse du monde et qu'on croyait grande autant qu'invincible, il y a si peu de temps encore, est absolument vaincue. La trahison ou l'imbécillité des chefs et la reculade continuelle de soldats sans testicules ont amené ce résultat. Le désastre paraît immense, irréparable. Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir, un aventurier, si on veut, un casse-cou, un gendarme du Vagabond, une espèce de désespéré magnanime. Il n'y a que lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter de conditions, même honorables, eût-on sur la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux pieds, Dieu est dans cet homme pour tout réparer, pour tout sauver.

Eh bien, cet unique est abhorré, maudit, renié, conspué inaperçu. Ceux qui devraient combattre avec lui, sous lui et pour lesquels il meurt chaque jour, non contents de l'abandonner à l'ennemi, dressent contre lui des chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu, quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce combattant solitaire, s'arrêtent, une minute, fixés par l'étonnement, c'est pour déclarer bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les met en danger

Pour parler sans métaphore et à la première personne, ainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolument seul, je dis que les catholiques riches sont des bourreaux inexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des gens sans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiques n'ont pas vu cela ni autre chose, et ceux, en grand nombre, qui auraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuse, ont été souvent mes plus implacables ennemis.

On m'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui permet de les éditer, sans autre gain, il est vrai, que le vague honneur de publier des ouvrages d'où la fange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que tout exemplaire acheté est lu, en moyenne, par trois personnes. Me voilà donc, malgré l'insuccès brillant et inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui ne peuvent être ni des illettrés ni des concierges, car je vise rarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du coeur.

Est-il croyable que, du milieu de cette foule, il ne me vienne jamais un homme ? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance. Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et mes livres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. -- Regarde, misérable, ce qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cette famille sans pain et ce père forcé de se détourner de la gloire du Fils de Dieu pour aller, dans des tourments indicibles, vers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de ces innocents qui meurent

« Qu'avez-vous fait pour moi ? écrivais-je dernièrement à un de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon la plus énergique son admiration et son amour. Que feriez-vous si je vous appelais à mon aide, si je criais vers vous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? » Rien de plus désespérant que ces interrogations jetées tant de fois et tellement en vain.

Je n'imagine pas d'iniquité plus complètement abominable que celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir à l'abrutissement définitif de la société catholique une influence colossale. En ce sens La Croix et Le Pèlerin, dont le succès fut inouï, ont été des meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans les âmes chrétiennes en furent systématiquement et obséquieusement aplaties. Jamais le Démon n'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.

Ils savaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire n'avait pas encore commencé, avant même qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils savaient, avant tout le monde et mieux que personne, quelle machine de guerre je pouvais être. Ils disposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoir strict eût été de m'armer avec honneur, de m'utiliser formidablement. Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner, de me dévouer à la mort, de me laisser, le tiers d'une vie, dans l'occasion prochaine du désespoir, préférant à la moelle généreuse dont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonie, les débilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Et il y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain !  ...

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Vendredi 2 mai 2008
 « Les laïcs  ne sont pas à l’abri d’une tentation parallèle, mais plus subtile, moins grossière, pour autant plus difficile à repérer. Et c’est de produire une christianisation de leur propre vie, et donc de l’univers, qui ne monte pas des profondeurs, qui n’imprègne pas la substance du réel, mais qui se borne à déposer sur lui un vernis externe. Ce vernis pourra être, suivant les cas, plus ou moins épais, mais, venant du dehors, il ne servira de rien d’en multiplier les couches. Incapables de saturer ce qu’elles ne font que recouvrir, leur accumulation ne fera qu’engourdir de plus en plus la liberté profonde qu’il s’agissait de ranimer et d’exalter. C’est dans cette coulée qu’on ales piétés simplement d’habitude, les moralités de conformisme, et toute une culture chrétienne décorative, qui habille l’homme mais ne le change pas en chrétien.

On combinera généralement les défauts de cette christianisation corticale de la vie laïque avec ceux d’un cléricalisme (ou d’un anti-cléricalisme aussi bien qui n’est qu’un néo-cléricalisme refusant de s’avouer à lui-même) lorsqu’on cèdera au vertige théocratique. Ce n’est pas à dire qu’on ne doive  pas tendre à pénétrer le droit lui-même et toute les institutions humaines de l’esprit chrétien. Mais c’est qu’on doit se défendre sans cesse contre la tentation de croire que le Règne de Dieu pourrait être amené de force sur la terre par un simple effort de législation, ou, plus généralement e reconstruction (révolutionnaire ou non) de la société civile. Là où prêtres et laïcs restent chacun à sa place et travaillent dans une libre coopération à une christianisation effective de la vie cosmique, montant des profondeurs les plus intimes de l’être humain, il est désirable et normal que les institutions politiques et sociales en viennent à attester l’authenticité de cette totale consécration, au moins en voie de se réaliser. Mais là, au contraire, où la production, ou e maintien, d’institutions supposées chrétiennes ne correspond pas à cette symbiose efficace, à cette synergie de l’activité sacrale authentique  d’un clergé fidèles à sa vocation et de l’activité consacrée et consécratoire d’un laïcat vraiment adulte spirituellement et humainement, on n’aboutit qu’à produire, ou colmater désespérément  les plus redoutables idoles. Car c’est alors le plus vaste faux-semblant de religion et de christianisme qui s’établit ou qui se survit, et qui étouffe jusqu’à la possibilité d’une religion authentique du vrai Dieu, dans la vérité d’une humanité qui s’y ouvre sans réserve.

Mais la pire des corruptions reste encore celle des réformes elles-mêmes qui, au lieu de remonter aux vraies sources des vrais renouveaux, et pis encore sous couleur de le faire, ne font qu’accélérer et porter à leur terme infidélité ou décadence. »


Louis BOUYER, Religieux et clercs contre Dieu, Aubier Montaigne, Paris, 1975, p. 112-114.

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Dimanche 9 mars 2008

« Demain, la Toussaint. Aujourd’hui, l’inévitable promenade au cimetière. La neige est dans l’air et risque de compromettre l’étalage des tombes. Le convoi se fait attendre. Le mort revient de Saldorf. Cette manie qu’ils ont de transporter les cadavres, chacun voulant son mort chez soi ! A défaut des vivants, il est vrai qu’ils ne peuvent rapatrier que ceux-là. Aux dernières élections, la municipalité en place a même poussé le vice jusqu’à en faire voter un certain nombre.  »

 Jacques Fournet, LA DÉFAILLANCE, Gallimard, 1967, p. 29.
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Mercredi 5 mars 2008

« … un lieu que personne ne traverse. Construit dans une fin de vallée, le bourg est adossé aux Vosges. Celles-ci en apparence inoffensives, s’opposent en fait à tout échange. La commune, qui compte à peine trois mille âmes, se dépeuple peu à peu. Un complexe industriel proche accélère encore le mouvement de l’histoire, et seuls quelques natifs reviennent, par nostalgie ou défaut de ressources, mourir sur le territoire de la paroisse.

Avant trente-neuf, un bataillon d’infanterie tenait garnison à la limite de la commune et sa présence entretenait dans la mentalité un patriotisme vivace. Une résistance tardive, et inutile, n’a contribué qu’à redonner un lustre neuf aux anciens combattants. Le patriotisme est devenu peu à peu une seconde nature : pour réussir à … il est bon de se mettre dans le vent des drapeaux.

Dominant le bourg, le cimetière semble l’aimanter et lui donner sa raison d’être.

De souche autrichienne, la population de … a reçu un apport de sang nouveau après l’armistice de soixante-dix.

Il lui sembla qu’en faisant disparaître les quelques colifichets apportés par la civilisation, néon et macadam, … apparaissait tel qu’en lui-même il avait toujours été : un gros village qui se donnait beaucoup de peine pour livrer de lui, sans y parvenir, un visage au-dessus de ses moyens. »

Jacques Fournet, LA DÉFAILLANCE, Gallimard, 1967, p. 9-10-16.
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Mardi 4 mars 2008

« Le patron des diverses usines textiles a profité de la Libération pour liquider le sénateur-maire et prendre la place. Des dommages de guerre assez importants lui permirent alors de moderniser ses usines. La guerre d’Indochine, puis celle d’Algérie procurèrent pendant quelques années des débouchés intéressants à ses entreprises et freinèrent provisoirement la récession. Avec sa charge, le maire a acquis quelques soupçons de noblesse et son socialisme a déteint. Un fait est certain : il apparaît comme le maître incontesté. L’administré qui se rend à la mairie y rencontre son patron ou celui de sa femme. Immense comme une statue de Michel-Ange qui n’aurait été que dégrossie, la tête léonine, rougeaud, M. Rakman a eu l’astuce de compromettre dans sa gestion municipale quelques notables du pays. L’aiguisement de l’esprit que donne l’alcool est la seule culture qu’on lui connaisse. Les méchantes langues lui prêtent une progéniture assez abondante dans les villages environnants : il a, si l’on peut dire, ses ouvrières sous la main. L’asservissement de la population est tel que la conscience collective semble en avoir pris un pli irréformable. Sous des formes atténuées chacun joue à sa lace la dialectique du maître et de l’esclave. M. le maire apparaît cependant comme la providence incarnée. Bon enfant, connaissant tout le monde, sachant discrètement glisser un billet pour payer un silence ou balayer une hésitation, M. Rakman s’est taillé un paternalisme à la mesure de sa circonscription. La seule consolation qui reste aux plus lucides est d’entrevoir que l’industriel n’aura pas de successeur dans le clan familial : le fils de M. le maire se ressent visiblement de l’éthylisme de son père. Quant à sa fille, les jeunes du pays se ventent de la caresser le samedi soir au cinéma, prenant ainsi sur elle a revanche des dégâts causés par le père sur une mère ou une sœur. »

 Jacques Fournet, LA DÉFAILLANCE, Gallimard, 1967, p. 11-12.
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